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Les monogrammes: un patrimoine à préserver


Aimer les monogrammes c'est aussi comprendre leur histoire.












En Europe, au XIXème siècle (et jusqu'à la fin des années 50), savoir broder était gage de bonne éducation des jeunes filles. Les pauvres brodaient pour gagner quelques sous. Les bourgeoises et les aristocrates maniaient l'aiguille comme passe-temps.

1/ Une origine décorative mais surtout utilitaire (lire directement)
2/ Un savoir-faire qui s'apprend dès l'enfance.
(lire directement)
La jeune fille commence avec les marquoirs.

Puis vient le temps de préparer son trousseau.
3/ Un code bien établi. (lire directement)
4/ L'évolution des lettres brodées suit aussi l'évolution de la typographie.(lire directement)

5/ Combien de temps pour réaliser un monogramme très travaillé? (lire directement)
6/ Faisons revivre ce patrimoine.(lire directement)


1/ Une origine décorative mais surtout utilitaire


Loin des conditions d'hygiène actuelle où l'on se change tous les jours, au XIXème siècle, se changer de vêtements de corps tous les 8 jours est considéré comme fréquent. Cela nécessite ainsi quantité de linge de maison pour tenir jusqu'à la prochaine grande lessive, en général deux fois par an, lorsque la météo devient plus clémente. Point de machine à laver, donc la grande lessive a lieu à la rivière ou au lavoir parmi les lavandières de métier et les bonnes des familles aisées. Le grande lessive du printemps porte bien son nom, puisque la saison est favorable : l'eau n'est plus gelée et le linge peut sécher facilement dehors plutôt qu'à la chaleur des cheminées qui servent à chauffer les petites maisonnées. Par ailleurs, aux autres saisons, nombre de femmes sont occupées aux autres travaux domestiques et agricoles.

Il faut ainsi pouvoir reconnaître aisément le linge de chacune au moment de ces grandes lessives. Voici donc l'apparition du linge dit "marqué", brodé aux initiales de la fiancée, ou des deux futurs époux si les fiançailles sont longues.

Par ailleurs, les chiffres servent à apparier et à numéroter les draps. Chaque paire est composée de son drap de dessous et de son drap de dessus. Les draps du trousseau sont assemblés deux par deux. Les numéroter permet de les faire tourner. On gère ainsi l'usure mais on comptabilise aussi le linge, qui coûte très cher.

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2/ Un savoir-faire qui s'apprend dès l'enfance

La jeune fille commence avec les marquoirs.

Toute jeune femme de bonne éducation doit savoir broder à la perfection. Elle commence son apprentissage à l'école avec les "marquoirs", morceaux d'étoffe sur lesquel elle brode au "point de marque" (l'ancien nom de l'actuel "point compté") les lettres de l'alphabets et les chiffres. Elle y marque également ses nom, prénom et année de réalisation. Un bon exercice d'écriture, de calcul, et d'apprentissage de son rôle de maîtresse de maison. Il servira de référence, lorsqu'une fois mariée, elle souhaitera agrandir ou renouveler son trousseau. La réalisation du trousseau était également un acte symbolique. En déposant des lettres de couleur "rouge sang" sur le tissu, l'écolière alors âgée d'une douzaine d'années, inaugurait le passage dans sa vie de femme. En outre, la marque est toujours réalisée en rouge car cette couleur résiste bien aux nombreux lavages.

Puis vient le temps de préparer son trousseau.

Le trousseau est réalisé avec l'aide de la mère. Cela prend du temps, une dizaine d'années environ, après la communion de la fillette ou après avoir quitté l'école.
Le terme trousseau vient du vieux français "trousser" qui signifie "mettre en paquet". Le trousseau était donc le "paquet de linge" que la jeune fille emportait en quittant ses parents pour se marier.

Sa composition est très précise.
Linge de maison :
18 paires de draps
30 taies d'oreillers
2 douzaines de tabliers
8 douzaines de torchons
4 douzaines de serviettes de toilettes
5 douzaines de serviettes de table
5 nappes

Linge de corps :
24 chemises
12 pantalons
2 combinaisons
8 cache corsets
8 jupons
2 matinées
48 mouchoirs
18 paires de bas.


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3/ Un code bien établi

Chiffrer ou marquer le linge consiste donc à y broder ses initiales.

Le linge de corps se marque, pour l'homme, aux initiales de son prénom et de son nom, et pour la femme, aux initiales de son prénom et du nom de son mari.
Le linge de maison se marque aux initiales des 2 noms de famille, le nom de l'homme étant placé en premier.

Lorsque ces initiales sont petites, on parle de "marques". Lorsqu'elles sont grandes et décoratives, on parle de "chiffres".
Le marquage du linge répond à un code plutôt rigoureux et normalisé. Les initiales se placent d'une certaine façon et doivent avoir une certaine taille selon la pièce à broder.

Draps : au-dessus du plus large ourlet, centrées, à 15 ou 25 cm du bord.
Taies d'oreiller : assorties au drap mais plus petites. Pour un lit d'une personne, centrées, à 15 ou 20 cm du sommet. Pour un lit de 2 personnes, au coin à droite ou à gauche de la taie, afin de se retrouver de part et d'autre du lit.
Nappes : au centre, dans le sens de la largeur, peuvent être placées tête bêche.
Serviettes de table : assorties à la nappe, au centre ou dans l'angle.
Nappes et serviettes à thé : au centre ou dans l'angle
Serviettes de toilette : à l'angle ou au centre de l'ourlet.
Mouchoirs : à l'angle.

Il est de bon ton (selon les règles édictées par la bourgeoisie de l'époque) de broder les mouchoirs avec des lettres de 12 mm de hauteur. Pour le linge de corps, on admet 16 mm. Sur le linge de maison, 23 mm semblent convenables, mais oreillers, draps et nappes peuvent être ornés de lettres mesurant de 43 à 90 mm de hauteur.


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4/ L'évolution des lettres brodées suit aussi l'évolution de la typographie

Si le marquage est purement utilitaire, la broderie quant à elle est un raffinement ornemental. Elle est souvent réalisée "blanc sur blanc" pour la lingerie. Elle témoigne d'une condition sociale aisée. On montre ainsi que l'on a fortune et loisirs permettant d'occuper son temps à embellir le linge.

Au XIXème siècle, on marque le linge avec des lettres romaines et gothiques. Puis jugeant ces caractères trop limités, les brodeuses en inventent d'autres, plus ornés, plus imposants, réalisés à partir de planches de modèles. Les monogrammes composés des initiales enlacées des futurs époux s'enrichissent de modèles de lettres d'alphabets en écriture gothique, anglaise, romaine, ou bien fantaisie (caractères "chinois", bambou, Art Nouveau).

On peut arriver ainsi à dater le linge en fonction du type de lettres utilisées selon les modes de l'époque et des arrivées de nouvelles typographies marquant le développement de la presse dans la vie quotidienne (exemple avec les lettres à l'égyptienne qui se terminent avec un empatement triangulaire pour faciliter la lecture).


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5/ Combien de temps pour réaliser un monogramme très travaillé?

Nous avons demandé à Marie Suarez, maitre brodeur à Bruxelles, de la société Craft Corner, de nous renseigner. Voici sa réponse très intéressante. Nous la remercions pour cet éclairage si précieux.

Pour un monogramme de 2 lettres d'environ 10 cm de haut, orné de petites fleurs et de noeuds, comme celui ci:



"Je ne peux voir correctement si les initiales (10cm/10cm) de votre photo sont faites par un amateur ou par un atelier : ceci est intéressant lorsqu'on fait une expertise et que l'on doit estimer une valeur à un travail comme celui-là. Technique : plumetis)
Je vous parle de ce détail car il entre en ligne de compte pour la durée de travail que l'on investit pour broder ce sujet.

- s'il s'agit d'un amateur (ou amatrice) : ex : une jeune fille ou femme ou mère de famille…..Certaines étaient (sont) plus douées que d'autres, certaines plus perfectionnistes que d'autres, certaines plus lentes, ou plus expérimentées, ……la durée de réalisation va dépendre de tous ces éléments.
Je donne cours de broderie et je vais répondre en connaissance de ce vécu :
- une de mes élèves travaillant de façon impeccable (et travaillant très lentement) aurait pu réaliser ces deux initiales en 20 heures environ
- une autre de mes élèves travaillant correctement et à cadence régulière aurait pu réaliser ce travail en 10 à 12 heures
- par contre, j'ai aussi des élèves moins perfectionnistes, se contentant d'un résultat moins valorisant. Durée du travail : 6 à 8 heures

- Ceci est valable surtout pour une époque révolue : s'il s'agit d'un travail réalisé en atelier : tout change ! Il ne s'agit plus d'un loisir mais d'un travail lucratif et devant être rentable, avec un résultat optimum tant dans la qualité que dans le délai.
Dans ce cas, la réalisation peut être très rapide pour un résultat esthétique impressionnant. Mais il s'agit de professionnelles qui font ce travail de façon incessante, dont les doigts sont fort habiles ! Mais une nuance ! : dans les ateliers professionnels aussi, il y avait des débutantes, des apprenties, des expertes et des « moins bonnes»……
Je travaille moi-même comme professionnelle de la broderie et réalise ce genre de commande. Je peux donc évaluer combien de temps je mettrais pour faire cette broderie et obtenir, un résultat que je peux honnêtement qualifier de très beau : 5 à 6 heures.
Mais la bonne réponse est : « je fais ce travail en 22 ans (durée de mon expérience) et 5 à 6 h (au jour d'aujourd'hui, car j'ai aussi évolué dans mes compétences et dans le temps investi au travail)."

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6/ Faisons revivre ce patrimoine.

Les monogrammes font partie des richesses de notre patrimoine. Une façon originale de ne pas les oublier et de rendre hommage au travail de nos aïeules est d'utiliser le linge ancien dans notre quotidien, les grandes occasions, de le revisiter au travers de créations textiles qui les mettent en valeur...et d'en parler. Montrer aussi au public qu'il faut du temps, de la patience et beaucoup de savoir-faire pour réaliser de telles merveilles. Les apprécier c'est aussi apprendre à les connaitre. Apprenons aussi à nos enfants à reconnaitre un travail de qualité, capable de traverser les générations.


Sources et références sur le sujet :
"Sajou, passion des alphabets anciens", Véronique Maillard-Editions Mango Pratique, avril 2004
"Autour du fil, l'encyclopédie des arts textiles", Editions Fogtal, Paris, 1988, volumes 1, 13, 14 et 17
"Marquette, marquoir..", Dominique Jacquemin, Chineur n°39, janvier 2001
"Comment vivaient nos ancêtres : de leurs coutumes à leurs habitudes", Jean-Louis Beaucarnot, Editions Lattès, novembre 2006.

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